options de recherche
COLLECTIF EUROPEEN
D'EQUIPES DE PEDAGOGIE INSTITUTIONNELLE
date : 07 avril 2016

Michelle Bérard

(29 juillet 1941 – 17 mai 2006)

Textes prononcés lors de ses obsèques

Jean-Michel Bérard

Le 17 septembre, la nouvelle nous laisse stupéfaits : sans crier gare, le cancer a envahi Michelle, elle est en grand danger.

Durant ce mois d'août, elle avait profité de sa maison de St Maximin, de ce jardin qu'elle aimait tant, où elle aimait tant vivre, flâner, recevoir ses amis. La maladie, encore ignorée, mais qui gagnait déjà ne l'empêcha pas de se rendre à Châteaudun pour fêter l'anniversaire de Cécile, puis en Normandie pour retrouver son amie Brigitte. La maladie ne l'empêcha pas d'entreprendre un voyage de trois jours en Roumanie. Ce fut son dernier grand voyage, un voyage qui rassemble tant d'aspects de sa vie et de sa relation aux autres. Souffrante, elle affronta, avec Jarmusch, un itinéraire aventureux, des contrôles mouvementés aux frontières, un retour risqué pour aller rendre visite, dans un petit village, à ses amis Roms et en particulier à la petite fille à qui elle avait appris à lire à Paris. Durant deux jours, elle partagea leur vie, leurs repas, leurs joies et leurs soucis.

Commence alors, début septembre, cette lutte quotidienne contre le dragon, que Michelle mène avec l'énergie, la détermination, la volonté de vivre qui la représentent : faire face aux effets secondaires destructeurs du traitement, être sans cesse vigilante pour que les médecins donnent en temps voulu les médicaments attendus, faire des efforts pour manger, sachant que cela est vital.

Pour le nouvel an, elle écrivait, de sa main, à beaucoup d'entre vous « la lutte paie, comme chacun sait ».

Sans aucun doute, alors que l'on nous annonçait au début l'échéance comme très proche, cette détermination a permis qu'elle puisse connaître de beaux moments de stabilisation, où nous avons pu la rencontrer, échanger avec elle des paroles, des sourires, des moments de proximité, des moments de vie.

Chacun de nous a contribué à cette lutte.

Nous tous, Mireille et Cécile, Anna et Marion, moi-même, Philippe, Janine, Laurent.

Vous les amis anciens et fidèles,

Vous encore, les amis chers de la pédagogie institutionnelle, où Michelle a tant travaillé et a aussi tant reçu pour réfléchir à sa propre action,

Vous aussi, tous les camarades des associations de soutien, soutien à ceux qui sont sans logis ou condamnés à l'errance, peut-être un peu comme Michelle elle-même.

Nous tous avons contribué à faire de cette période qui sépare l'annonce de la sentence de la survenue de la fin une vraie période de vie, pour elle et pour nous. Chacun de nous a contribué à ces week‑ends à St Maximin, ces rencontres si bouleversantes, où Jeanne sa mère, Brigitte, sa famille, les amis, les camarades venaient à leur tour, ces week‑ends où la sympathie, la parole, la chaleur circulaient. Ces week‑ends dont on se disait pour chacun que c'était peut être le dernier, et puis il y en avait encore un autre après.

Jusqu'à ce week‑end des 13 et14 mai, où Michelle était encore allée à un spectacle au cours duquel dansait Mireille.

Toute sa vie Michelle a travaillé, agi aux cotés de tous ceux qui n'avaient pas de place. Sans doute cherchait-elle aussi l'origine et les racines de son chemin.

Ses cendres seront dispersées dans son jardin, une inscription sera gravée dans le marbre dans ce petit village de Savoie qui a su lui faire une place.

Irène Laborde, lu par Chantal Facca

Si le dragon ne s'en était pas mêlé….

Tu serais venue en Isère, Michelle, et tu aurais admiré les premières roses, les pavots éblouissants, les pivoines du jardin.

Tu m'aurais décrit le tien.

Nous aurions parlé ensemble, dans la complicité et la distance, au-delà des confidences, car ce n'était pas notre genre, mais aussi dans les rires, tes grands rires que j'aimais.

Nous nous serions raconté nos expériences communes de la PI [Pédagogie institutionnelle].

Je t'aurais dit encore la manière formidable dont tu m'avais accueillie à mon premier stage organisé par le Cépi [Collectif des équipes de pédagogie institutionnelle], comme j'arrivais en retard et avec un chat.

Je t'aurais dit encore que, ce jour-là, tu m'avais permis d'entrer dans le monde de la PI, en m'y donnant une place que depuis j'ai gardée, en essayant d'être à la hauteur, comme toi.

Et puis tu m'aurais fait raconter. Tu savais si bien écouter…

Je t'aurais dit combien le Collectif isérois s'était consolidé à la suite de ce stage dont tu avais été responsable en 97 en Isère. Que tu comptais ici et que nous avions été heureux que tu viennes en juillet dernier fêter nos dix ans d'existence.

Je t'aurais rappelé le titre du livre, « L'insoumise », que tu m'avais apporté. Je t'aurais dit qu'il t'allait comme un gant. Et tu aurais ri.

Peut-être que je ne t'aurais rien dit de tout cela, car nous n'avions pas trop besoin de mots pour nous entendre...

Tu serais venue en Isère et tu aurais admiré les premières roses, les pavots éblouissants, les dernières pivoines …

Lieux nombreux de ses engagements :

PI, Nouvelle Forge., fête de l'Huma, St Jean d' Arves, CPR de Senlis, Sans‑terre du Brésil, Sarahouis, Chiappas, Sans‑logis, Sans-papiers, Roms, Sans… en général…

Extraits, écrits sur le cahier de souvenir, ici non signés car autorisation non demandée

Qué enorme tristeza nos ha causado saber del deceso de Michelle. Somos amigos de Perú y tuvimos la oportunidad de conocer su gran persona. Desde aquí levantamos la mirada hacia el Señor para suplicarle que latenga siempre en su corazón. Con mucha tristeza damos nuestrras condolencias a Usted y a sus queridos familiares

Tu as laissé une trace de ton passage sur la terre, je suis sûr qu'ils seront nombreux et nombreuses à la suivre avec fierté.

Merci pour toutes vos luttes à nos côtés. Nous resterons fidèles à nos principes, nous aimerons les vôtres. Nous aimerons toujours ce pays où fut votre passage trop rapide mais suffisant pour semer l'amour dans ce pays et ailleurs. Adieu, mais gravée dans nos cœur, les sans‑papiers.

Tu as été ma première pierre de PI, et pour une fille de maçon, si tu savais comme c'est important.

 

PI : Un gros bouquet de Nantes, de Paris, d'Isère et de Belgique

  • À la Pédagogie institutionnelle, quand on a suivi le même cursus, partagé les mêmes moments comme stagiaires, comme responsables, comme rédacteurs de publications, cela crée des liens de complicité et de confiance pour la vie. C'est ce qui m'est arrivé avec Michelle. Je suis heureux qu'il reste au moins une trace écrite de notre travail commun : la cinquantaine de pages de l'entretien que Françoise Dolto nous avait accordé à tous les deux, à son domicile. Merci Michelle pour tout ce que tu m'as appris, y compris à faire des sudoku, durant ces derniers mois. Jacques Ricot

  • Je me souviendrai toujours de l'énergie incroyable et de la terrible volonté de ce petit bout de femme. Elle qui savait si bien "tenir"... Jacques Cornet

  • Un épi plume Qui nous a permis d'écrire Ou plutôt qui nous a permis d'entrer en écriture. Michelle y était Michelle tenait bon Avec nos balbutiements Nos hésitations Elle a tenu. Et on a passé. Et on a grandi. Et nous sommes là. Sylvie Hérisson

  • J'ai réalisé, au moment où elle s'est présentée, que je venais de lire sa monographie. Elle était ravie de m'en entendre parler et m'avait dit que ses petites filles sages ne la quittaient pas, même aujourd'hui ! Elle m'a parlé des chantiers du Cépi organisés il y a longtemps avec tous les enfants. J'ai vraiment eu le sentiment d'être en face d'une « grande » dame de la PI et du travail d'enseignant, une militante. Je pense à vous, tous ceux qui portez la peine de l'avoir perdue. Esther Botton

  • Je la revois assise dans le jardin, lors du stage 97, à nous attendre pour nous entendre en cas de besoin... Fabienne Mithieux

  • Michelle va manquer. Elle me manque déjà. Son regard aiguisé, ses enthousiasmes, son rire, ses paroles directes. La première fois que j'ai côtoyé Michelle, c'est dans un stage PI à la Marlagne. La dernière fois, à Molenbeek quand elle est venue trois fois chez nous pour des rencontres militantes à Bruxelles. Avec des grains de sable du Sahel dans les yeux. Dis-lui tout ça de ma part et les larmes qui me viennent parce que je ne pourrai plus penser que, au nord de Paris, une maison m'est ouverte et que Michelle s'y trouve. Natalie Rasson

  • C'est la force et l'originalité de sa personnalité que je retiens. Ses engagements aussi. Je garde le souvenir fort d'une lecture qu'elle nous faisait avec enthousiasme, au cours d'un stage PI : c'étaient des mots du sous-commandant Marcos, dans le livre qu'elle a ramené de son voyage aux Chiappas. Je me souviens aussi des photos qu'elle nous a montrées de ce voyage qu'elle a fait dans le désert où elle logeait dans des conditions sommaires. J'ai fait mes premiers pas de responsable avec elle, des Conseils, le si beau chantier " Écrire" à Saint-Vérand. Michelle, amie, alliée, camarade pour nous les Belges, c'est la porteuse de PI et d'engagements forts. Je suis touchée par son départ. Je n'ai pas beaucoup de mots pour le dire. C'est quelqu'un qu'on n'oubliera pas. Noëlle de Smet

  • Depuis que j'ai appris le décès de Michelle Bérard, j'ai une très belle image dans la tête: je la revois, toute petite et bien droite, chantant les amants de Saint Jean à la fête du Collectif. Que peut-on faire de plus pour ceux qui sont partis que continuer à les faire vivre dans nos mémoires... Pascale Fournier

  • J'ai appris cette triste nouvelle en écoutant - comme Michelle le faisait certainement - l'émission de Daniel Mermet "Là-bas, si j'y suis". C'était le premier message du répondeur. Malgré toute la peine qui m'a envahie, j'ai pensé que c'était un joli faire-part. Michelle, tu as été tour à tour et en même temps, à 100 à l'heure

.... la copine de la Pédagogie Institutionnelle, on s'est connues en Belgique.

… le premier soutien dans les démarches d'adoption de ma fille

… pendant une dizaine d'années la copine de la bande du théâtre, nous accueillant dans son magnifique jardin pour d'interminables discussions sur les choix à faire. Je me souviens que l'année où nous étions abonnés à Chaillot, tu avais perdu toutes tes places dès le premier spectacle !

… tu as été aussi ma correspondante scolaire : en arrivant à la Gare de Chantilly avec mes loulous de la Goutte d'Or, ils n'en croyaient pas leurs yeux !

Et puis, c'est ta voiture envahie de papiers et de courriers témoins de tes multiples occupations et engagements... et puis, ce sont les souvenirs du Chiapas mexicain... et puis j'ai quitté Paris... et nos relations ont pris de la distance.

        Et pourtant aujourd'hui tous les souvenirs sont là… à 100 à l'heure. Véronique Martin

  • Sa voix, ses paroles, ses chants résonneront encore longtemps... Alain Desmarets

  • Je n'ai pas connu Michelle Bérard ; je ne l'ai jamais rencontrée. Vous trois m'en avez parlé, à l'une ou l'autre occasion, et je souhaiterais m'associer à votre peine. C'est un peu comme si je perdais une grande soeur ou une grand-mère que je n'aurais jamais connue ; quelqu'un dont je sais qu'elle a marqué des personnes, qui à leur tour m'ont marquée moi ; qui m'ont marquée dans la PI et donc dans toute ma vie professionnelle et donc aussi un peu dans ma vie personnelle... Claudine Kieffer

  • C'est avec Michelle que j'ai fait mes premiers pas en PI, en août 92, à La Marlagne. Je garde le souvenir de sa précision, et de son recul comme responsable de l'atelier. Avec beaucoup d'autres, cette femme fait partie des personnes qui m'ont aidé à avancer tant personnellement que professionnellement... Votre peine est aussi la mienne. Stéphane Lambert

Gilbert Mangel, lu par Jacques Ricot

Michelle Bérard et la Pédagogie institutionnelle : le semis belge. 20 ans

20 ans de présence active et d'accompagnement dont Michelle a été une actrice essentielle, responsable et transmettrice.

1986 : Michelle Bérard et Gilbert Mangel vont répondre à une demande de la CGE [Confédération générale des enseignants, Belgique] au CEPI et inventent le premier atelier de PI dans les RPE [Rencontres pédagogiques d'été].Travail à deux, les rôles définis et convenus, assumés et assurés mais parfaitement interchangeables dès la seconde année.

Nous décidions de qui aurait le dernier mot et c'est lui ou elle qui était désigné R [« Responsable »] de stage.

De 86 à 95, un atelier chaque année (neuf stages), avec une construction progressive des niveaux.

Irène Laborde et Véronique Martin y prennent leur part.

Michelle est R de stage en 89 puis en 91, 93, 94. (au moins quatre , peut-être plus)

95 : Noëlle De Smet prend le relais

En 96 et 97 je reviens et ensuite ce sont des Belges qui ont assuré,

Presque chaque année depuis.

Comment travailler avec Michelle Bérard ?

Simple, il suffisait de se laisser emporter par le tourbillon de son allant, de sa fougue.

Agréable, car on allait à la fois vite et bien, grâce à elle.

Rigueur et capacité d'aller de suite à l'essentiel, toujours en prise sur le concret de sa pratique et capable en permanence de créer, d'inventer et de s'ouvrir à l'autrui qui fait évoluer, tout en restant d'une fermeté absolue sur les principes. Son intuition et sa capacité d'écoute, son absence de conformisme merveilleusement combinée à sa fidélité aux acquis des pionniers Freinet, Oury, Deligny, en faisaient une praticienne à la fois inventive, audacieuse et très sécurisante pour ceux qui travaillaient avec elle.

Pas de tergiversation, pas de badinage. Et pourtant, la place faite au doute, à l'humour, à la poésie et à la musique, à la vie qui va.

Michel Exertier

Eh bien si, la maladie est une charogne. Elle ne se contente de faire perdre pied, de couper du monde des vivants. De tordre le corps et le cœur.

Elle avilit l'humain en nous. Eh bien si, la mort est une garce.

Nous avons souffert avec toi Michelle… Mais toi, tu es restée digne, jusqu'au bout, une fois de plus.

Michelle… Cela doit faire plus de 30 années qu'on s'est croisés, avec Jean-Michel et Françoise, puis Biche et Cécile, si neuves. Trente années que dure cette amitié pudique.

Plus de trente ans, en 1972, que tu as rencontré la pédagogie institutionnelle, la PI, comme on dit…

Qui dira ce que furent nos stages avec quelqu'un comme Fernand Oury, quelqu'un comme Aïda Vasquez et tous les autres….

Et cette phénoménale volonté de donner la parole aux écrasés, aux laissés pour compte, de vaincre la bêtise, la souffrance, la peur … .

Mais également ces chants qui nous regroupaient le soir, cette chaleur, ces colères et ces rires partagés.

Et ce respect, cette attention portée au moindre détail qui aurait pu nuire à quelqu'un. Au-delà de toute complaisance avec soi-même. Peut-être même au-delà de sa propre existence.

Ce fut tout cela tes combats et nos retrouvailles chaque fin d'été, dans ces stages comme dans le travail des groupes, où tu étais aux premières lignes…

Les copains de l'Isère, et ceux de Belgique en savent quelque chose, eux que tu as aidés, des années durant, à naître ou à grandir.

Tout cela, c'était toi et ce « ça va ? » à chaque rencontre, avec ce timbre de voix et ce regard… Ce regard qui a toujours été le tien et que j'ai comme reconnu mercredi, sur une photo que les tiens avaient accrochée au mur, dans ce qui fut ta dernière demeure à Villepinte… Ce regard comme une interrogation informulable et muette, ce regard comme barré par un « pourquoi ? » sur lequel il semblait buter et dont toi seule connais peut-être l'origine…

Non ça ne va pas bien Michelle ; il y a eu des moments plus faciles tu sais…

Bien sûr, on va continuer d'être là. Parce qu'il le faut et qu'on le peut…

Tu ferais de même.

… Mais comment peux-tu croire que nous sommes quittes, et que le temps, petit à petit, va y changer quelque chose ? Non, il n'effacera rien du tout le temps, rien ! rien ! Simplement, il rendra chaque jour les choses bien difficiles à vivre, derrière les apparences.

C'est dur mais si on ne se dit pas les choses qu'on a en soi en ces moments-là, quand les dira-t-on ?

Oui c'est dur, mais l'exigence était ton école. Nous essayerons d'être de bons élèves.

Nous embrassons avec tendresse Mireille, Cécile, Marion, Anna et notre compagnon et ami Jean-Michel.

Bon voyage Michelle.

Michel Exertier, collectif européen des équipes de pédagogie institutionnelles


 




Il n'y a aucun commentaire...